Renart et les jambons
Voici un conte tiré du fameux Roman de Renart.
C'est le mois de mai ; la campagne est verte, les oiseaux chantent, les fleurs renaissent. Mais le printemps ne réjouit pas le cœur de Renart. Comment être gai quand on n’a rien à manger, quand les enfants pleurent parce qu'ils ont faim ?
Renart quitte sa tanière en jurant qu'il rapportera d'abondantes provisions ! Mais il a beau fouiller de tous côtés, impossible d'attraper un oiseau ou un lapin. Comme il passe près de la maison d'Isengrin, le loup, Renart renifle un merveilleux parfum de jambon. Il prend un air tout triste et frappe à la porte. Le loup vient ouvrir.
— Que se passe-t-il, cher neveu ? dit Isengrin. Vous n'avez pas bonne mine. Allons, venez vous réconforter avec une brochette de rognons.
Mais Renart, plein d'espoir, a vu les jambons suspendus au plafond.
— Voilà des jambons bien trop exposés, dit-il. Si quelqu'un les voit, il en demandera un morceau. Vous devriez les cacher et crier partout : « Au voleur ! Au voleur ! On a volé mes jambons ! »
— Je ne suis pas inquiet, répond le loup, personne ne goûtera à mes jambons.
— Et si quelqu'un de votre famille vous demandait de lui en donner ? dit Renart.
— Je n'en donnerai ni à mon frère, ni à mon neveu, ni à personne, répond Isengrin.
Renart n'insiste pas. Il mange sa brochette de rognons, remercie et s'en va.
Mais, la nuit venue, il revient, et tandis que toute la famille d'Isengrin dort, il grimpe sur le toit de la maison. Tout doucement, il creuse une petite ouverture, s'y faufile et
détache les jambons. Cela ne lui prend qu'un instant, et déjà il court chez lui. Il coupe les jambons en morceaux et les cache dans son matelas.
Au petit jour, Isengrin ouvre un œil : comme c'est étrange, de la lumière tombe du toit... Il regarde et ne voit plus ses jambons. Il se lève d'un bond en hurlant :
— Mes jambons ! Mes chers jambons ! On me les a volés ! Au secours ! Au voleur ! Nous sommes perdus ! Mes trésors ! Mes agneaux !
Son épouse dame Hersent hurle de rage et de douleur, ses enfants pleurent. Quel triste réveil ! Bientôt, Renart, qui a bien mangé et bien dormi, arrive tout guilleret.
— Mon oncle, dit-il. Que vous arrive-t-il ? Seriez-vous malade ?
— Mes trois beaux jambons, gémit Isengrin, on me les a volés !
— Bravo mon oncle, voilà comment il faut parler. Mais c'est dehors que vous devriez crier : « On m'a volé mes jambons ! »
— Mais on me les a vraiment volés ! s'exclame Isengrin.
— Allons donc, vous avez suivi mon idée : vous les avez mis en lieu sûr, et vous avez bien fait ! répond Renart.
— Mon neveu, vous plaisantez, on me les a réellement volés !
— Mais oui, dit Renart, continuez à crier, encore plus fort !
— Ce n'est pas bien de ne pas nous croire, dit dame Hersent. Regardez ce trou dans le toit, c'est par là que les voleurs sont passés.
— Oh ! Quelle bonne idée, fait Renart en riant. Un trou dans le toit ! Vous avez pensé à tout !
-- Je n'ai pas envie de rire, moi, dit le loup en grognant. Malheur au voleur si jamais je l'attrape !
Renart ne dit plus rien. Il s'en va, tout heureux du mauvais tour qu'il a joué au loup. Et ce n'est pas le dernier...
